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Éric In, Fondateur de Mapleric Impact Positif nous démontre que stratégie et curiosité font évoluer les pratiques d'investissement

Investissement: Stratégie et curiosité feront évoluer les pratiques

Série Perspectives – Portraits d’investisseur.se.s en capital-risque: #3 Éric In, Fondateur de Mapleric Impact Positif.

En 2022, une étude du Gouvernement du Canada révélait que seulement 4% des fonds en capital-risque soutiennent des entreprises dirigées par des femmes. Or, investir dans ces entreprises pourrait ajouter 150 milliards de dollars au PIB canadien d’ici 2026.

Pour changer la donne, il nous faut collectivement déconstruire les préjugés auxquels font face ces entrepreneures et se doter de pratiques pour rendre les thèses d’investissement en capital-risque plus inclusives.

C’est pour répondre à ces enjeux que notre communauté de pratique, composée d’investisseur.se.s et d’expert.e.s, a vu le jour.

Nous avons rencontré Éric In, participant de la communauté de pratique, investisseur d’impact depuis une quinzaine d’années et fondateur de Mapleric Impact Positif.

Mapleric Impact Positif une société de conseils stratégiques au service des fonds d’investissements, des entrepreneur.e.s et des OBNL d’impact.

Peux-tu nous dire ce qui t’a mené à approcher l’investissement avec une perspective de genre?

Ce n’est pas né d’un seul coup, c’est venu avec le temps et sous l’influence de mon parcours professionnel.

J’ai d’abord commencé en France, dans l’investissement traditionnel PME et capital de risque, puis j’ai travaillé au Canada dans des fonds technologiques.

En 2020, j’ai rejoint un family office fondé et dirigé par une femme. J’étais intéressé par l’objectif d’impact (environnemental) et j’ai découvert la possibilité de combiner la dimension d’équité sociale : notre mission était de déployer 75 % du capital vers des organisations dirigées par des femmes, des autochtones ou des personnes issues de la diversité.

C’est là que j’ai vu tout le potentiel transformateur d’une telle approche.

Il y a aussi eu des éléments plus personnels. En 2020, pendant les événements déclenchés par la mort de George Floyd, j’étais chez moi, confiné, et j’ai vu ma conjointe — Montréalaise, noire, d’origine haïtienne — bouleversée.

Ce fut un moment d’éveil.

Je me suis dit qu'on n'avait pas à attendre la retraite pour avoir un impact sur son environnement. Il faut agir là où on est, avec ce qu'on sait faire. Pour moi, c'était l'investissement d’impact.

Et dans ce milieu, les femmes entrepreneures, en particulier, portent des projets à fort impact, mais rencontrent encore trop d’obstacles dans l’accès aux ressources. Il faut corriger cette asymétrie.

J’ai donc décidé de fonder la firme de consultation, MAPLERIC Impact Positif, aidé par mes 17 ans en investissements, dont 5 en investissements d’impact.

Mon objectif est d’aider d’autres acteurs de changements à développer leur impact, via leurs investissements ou leurs entreprises, tout en contribuant à une plus grande représentation dans ce milieu. J’accompagne aussi bien:

des fonds d’investissement qui ont des thèses d’investissements inclusives et à fort impact (comme le fonds Afro-Entrepreneurs, un projet de fonds pour les femmes mères de famille ayant vécu des défis personnels ou un fonds d’économie circulaire) et veulent convaincre les grands institutionnels

des entrepreneur.e.s d’impact et/ou issu.e.s de communautés sous-représentées pour les aider dans leur stratégie de financement et de croissance, parler le langage des VCs ou des investisseurs d’impact

que des organisations à but non lucratif qui contribuent positivement à des changements systémiques.

Tu connais bien les biais qui traversent l’écosystème, touchent-ils seulement les entrepreneur.e.s?

D’abord, il faut bien comprendre que les jugements ne sont pas toujours rationnels, ils s’appuient souvent sur des habitudes de pensée ou des idées reçues. Mais aussi que, contrairement à ce que l’on pourrait croire, ils sont présents à tous les niveaux du secteur de l’investissement.

En effet, il n’y a pas que les entrepreneurs en recherche de financement qui sont touchés par ces préjugés, mais aussi, par exemple, les gestionnaires de fonds d’investissement.

Car, le profil type du gestionnaire performant et à qui on fait confiance, encore aujourd’hui, c’est un homme, sûr de lui, avec quelques années et qui affiche sa réussite avec des signes extérieurs de richesse classiques.

Alors que le gestionnaire issu de la diversité, qui ne correspond pas totalement à cette image, part avec un déficit de crédibilité.

Un investisseur qui possède ses biais, inconsciemment ou non, aura donc une confiance limitée envers un gestionnaire de fonds issu de la diversité. Ce qui réduira considérablement l’accès au capital pour les entreprises appuyées par le fonds.

C’est pour ça que, dans notre domaine, il est important de lutter contre les biais à tous les niveaux

Est-ce que tu as identifié des moyens concrets pour les déconstruire?

Pour contrer cette perception, une stratégie que je propose souvent est celle de renverser la logique de la présentation.

Plutôt que de chercher à convaincre son interlocuteur en déroulant un pitch parfait, il faut créer un moment de connexion — en glissant dans l’introduction des éléments de parcours, des ancrages personnels, qui peuvent faire écho chez l’investisseur — afin de créer un climat de confiance.

Enfin, ne pas hésiter à poser des questions en retour. Demander à l’investisseur ce qui l’intéresse, ce qu’il observe dans le marché, comment il voit les choses, ouvre une brèche qui permet de comprendre ses critères implicites, ses angles morts aussi.

Une réponse adaptée à cette brèche vaut parfois plus qu’un long pitch technique.

Tu as rejoint la communauté de pratique dans sa deuxième année, que recherchais-tu?

Les personnes sensibilisées à la diversité ou à l’équité sont souvent assez isolées dans leurs organisations. On est généralement un ou deux à porter ces dossiers et c’est rapidement fatigant.

J’avais besoin d’un espace de ressourcement, mais aussi d’un lieu pour partager des idées, des approches, tester des stratégies.

J'espérais aussi que la communauté ait un effet d'entraînement, une influence systémique. Si assez d'acteurs de l'écosystème s'y retrouvent, alors on peut commencer à faire percoler des idées, même dans les grands fonds ou les institutions plus rigides.

Et j’étais aussi curieux de voir si ce qu’on a pu faire en family office — avec beaucoup de latitude — est réplicable au sein d’autres organisations et à plus grande échelle.

En ressors-tu avec des nouvelles stratégies ou des ajustements de pratique?

Oui tout à fait. Le travail sur les critères 2X Challenge, par exemple, m’a vraiment intéressé. C’est une véritable boîte à outils et j’encourage tous les organismes à l’utiliser pour faire le point sur leurs pratiques.

On se rend compte qu’il y a toujours des voies d’amélioration, même quand on pense être déjà avancé sur ces questions. Et on a pu identifier ce qui pouvait être intégré rapidement, comme l’amélioration de la collecte de données.

Par exemple, certains indicateurs sont assez simples à documenter (diversité des entrepreneur.es dans les dossiers étudiés), mais ils ne sont pas encore systématisés dans les processus d’investissement. Pouvoir les intégrer sans tout chambouler, c’est déjà une avancée.

Et puis, en analysant ces critères, on comprend mieux où ça bloque.

Est-ce que c’est un manque de volonté, ou un simple manque d’exposition ou d’habitude?

Est-ce que certaines exigences paraissent nouvelles, alors qu’en réalité elles sont déjà demandées dans d’autres contextes?

Ces discussions nous permettent d’objectiver les freins, de mieux les contourner ou de les désamorcer.

Éric In, Fondateur de Mapleric Impact Positif nous démontre que stratégie et curiosité font évoluer les pratiques d'investissement

Ces réflexions m’aident aussi dans mes mandats de conseil. Quand j’accompagne des entrepreneurs ou des fonds qui cherchent à intégrer des pratiques plus inclusives, c’est plus facile de se référer à des référentiels reconnus et d’avoir des benchmarks.

Je leur dis souvent : « Regardez ce que vous pouvez faire maintenant, avec vos moyens. On ne vise pas la perfection, mais la progression. »

C’est ce que m’a apporté la communauté : des repères concrets, adaptables, et une vision partagée de ce que pourrait être un investissement véritablement inclusif.

L’un de mes objectifs en rejoignant la communauté, c’était aussi de voir si nos discussions pouvaient influencer des organisations comme Investissement Québec, ou d’autres institutions privées qui gèrent des fonds importants. Parce que le nerf de la guerre, c’est le capital. Et s’il est orienté avec une perspective d’équité, l’effet de levier est immense.

Par exemple, le Fonds de finance sociale fédéral a obtenu une enveloppe de 800 millions de dollars, dont une partie est déjà déployée à travers des intermédiaires financiers.

Ces fonds publics ont un potentiel énorme pour soutenir des modèles plus inclusifs, mais leur déploiement requiert de convaincre des investisseurs privés (2$ privé pour 1$ public), il faut aussi que les critères d’évaluation ne soient pas eux-mêmes porteurs de biais.

Souvent, on entend: « Notre priorité, c’est le développement économique local, ou la durabilité. On ne veut pas imposer des quotas qui feraient trop de contraintes aux entreprises. »

En fait, un investisseur qui vise les meilleurs rendements doit avoir le réflexe de promouvoir la diversité, l’équité et l’inclusion, simplement parce que ce sont des facteurs de performance pour les entreprises. Et donc ça devrait aussi être des métriques pour évaluer les dossiers d’investissement.

Ce que permet la communauté de pratique, c’est de rendre ces enjeux visibles, de les discuter entre pairs, et de mieux comprendre où il y a des marges de manœuvre. Parce qu’en fin de compte, si les acteurs publics jouent leur rôle jusqu’au bout, ils peuvent devenir des catalyseurs puissants de changement.

Cette série d’articles vous partagent les réflexions et les enseignements tirés par notre communauté de pratique Perspectives Investisseur.e.s sur la perspective de genre dans l’investissement en capital-risque.
Une communauté lancée en complémentarité de notre programme Perspectives Entrepreneures.