07 Jan Investissement: Le FTQ vise au moins 40 % de femmes sur les CA de ses entreprises partenaires
Série Perspectives – Portraits d’investisseur.se.s en capital-risque: #4 Véronique Missout, Directrice d’investissement Fonds de solidarité FTQ.
En 2022, une étude du Gouvernement du Canada révélait que seulement 4% des fonds en capital-risque soutiennent des entreprises dirigées par des femmes. Or, investir dans ces entreprises pourrait ajouter 150 milliards de dollars au PIB canadien d’ici 2026.
Pour changer la donne, il nous faut collectivement déconstruire les préjugés auxquels font face ces entrepreneures et se doter de pratiques pour rendre les thèses d’investissement en capital-risque plus inclusives.
C’est pour répondre à ces enjeux que notre communauté de pratique, composée d’investisseur.se.s et d’expert.e.s, a vu le jour.
Nous avons rencontré Véronique Missout, directrice de placements privés et d’investissement d’impact au Fonds de solidarité FTQ, dans l’équipe des sciences de la vie. Ses responsabilités l’amènent à siéger au conseil d’administration de plusieurs entreprises et fonds d’investissement dans lesquels le Fonds de solidarité FTQ a investi.
Elle fait partie du programme Excellence in Canadian Board Governance, créé par Women in Bio et la Rotman School of Business à Toronto, pour former davantage de femmes à siéger sur les conseils d’administration dans le secteur des sciences de la vie.
Peux-tu nous présenter le Fonds de solidarité FTQ ?
Le Fonds de solidarité FTQ, c’est un fonds de travailleurs, créé dans les années 1980, en pleine crise économique.
À l’époque, beaucoup d’entreprises fermaient, et des employés perdaient leurs économies en tentant de sauver leur entreprise. C’est de là qu’est née l’idée de permettre aux travailleurs d’épargner pour leur retraite, et réinvestir collectivement cet argent dans l’économie du Québec.
Notre objectif a toujours été non seulement le rendement, mais aussi l’impact social. Le “S” de ESG, on le mettait en pratique bien avant que ce soit à la mode.
Notre processus de revue diligente inclut un bilan social réalisé par une équipe dédiée. Même avec de bonnes perspectives de rendement financier, si ce bilan n’est pas aligné avec nos attentes, on n’investit pas.
Aujourd’hui nous avons plus de 20 milliards $ d’actifs sous gestion, investis dans des PME, des entreprises innovantes, en aérospatiale, en sciences de la vie, en développement durable, en environnement…
Comment les questions d’équité et de parité s’inscrivent dans cette culture ?
Notre PDG, Janie Béïque a mis le sujet de la parité en haut des priorités du Fonds de solidarité FTQ, avec des actions très concrètes.
Nous avons un objectif d’au moins 40 % de femmes sur les conseils d’administration des entreprises partenaires. Ce n’est pas un quota rigide, mais une cible assumée. Lorsqu’une entreprise n’est pas encore là, on pose les questions : pourquoi ? Que peut-on faire pour changer les choses ?
La parité, c’est aussi dans nos équipes. Le nombre de femmes directrices d’investissement est passé de 6 à 12, soit de 21 % à 30 %, et le taux de femmes gestionnaires de 26 % à 33 %.
De plus, la parité est atteinte parmi les gestionnaires des professionnels de l’investissement. Des programmes de leadership, de mentorat et de développement professionnel sont mis en place pour favoriser l’avancement des talents féminins.
Autre initiative, le comité AUDHACE (avec un “h” pour humain), composé de gestionnaires, hommes et femmes, jeunes et moins jeunes, fait remonter les points de vue, les idées, les recommandations pour garder vivante cette culture d’équité.
Ce que je constate, c’est qu’aujourd’hui, cette culture est intégrée. Il y a une adhésion globale, l’équité et la bienveillance font partie de nos valeurs. C’est normalisé.
On est aussi très actifs dans l’écosystème : nous participons à Women in VC, Elle Invest, Leadership au féminin, Women in Bio. Nous soutenons l’Effet A et la FFQ. Parce qu’on veut susciter et maintenir la conversation avec tous les acteurs.
Tu as un long parcours dans le secteur de l’investissement. Comment s’expriment les disparités entre les genres dans le secteur de l’investissement ?
Dans le secteur bancaire, j’ai vu des femmes n’être pas considérées pour des promotions, parce qu’elles étaient enceintes. On préjugeait qu’elles donneraient la priorité à la vie de famille. C’est arrivé à une collègue très compétente. Elle a quitté la banque, est allée ailleurs et a bâti une équipe extraordinaire à l’échelle du pays.
J’ai aussi entendu des réflexions du type : “T’as eu ton poste parce que t’es une femme.” C’est blessant, et c’est encore courant.
Dans des équipes qui sont encore très masculines, ça prend quelque chose aux femmes de trouver leur place.
Quand j’ai débuté comme directrice d’investissement à 27 ans, il y avait dix directeurs, dont seulement deux femmes. Aujourd’hui, ça change : on est à parité dans mon équipe.
Mais ça reste un milieu exigeant, avec beaucoup d’événements, de réseautage, des 5 à 7… J’ai pu concilier ça avec ma vie de famille, parce que j’avais de l’aide, mais ce n’est pas évident pour tout le monde.
Il y a aussi des biais plus subtils. Dans une équipe d’hommes, la seule femme n’est pas invitée au hockey du jeudi soir ou aux soupers informels. Ça semble anodin, mais c’est là que les liens se créent, que les promotions se décident.
Dans mes portefeuilles clients, quand j’étais en banque, il y avait aussi très peu de femmes entrepreneures. Si j’en avais une ou deux, c’était déjà beaucoup.
Et puis les biais ne se limitent pas au genre. C’est aussi la race, l’origine, l’âge, la manière de parler. Je me souviens de cette entrepreneure qui témoignait récemment dans un événement : “Je me suis rendu compte que j’étais noire le jour où j’ai racheté une entreprise à Shawinigan.”
Participer à la communauté de pratique en investissement autour de la perspective de genre, qu’est-ce que ça t’apporte ?
Il y a deux volets à ma participation, et plus largement à l’engagement du Fonds.
D’un côté, ça fait partie de notre engagement dans l’écosystème. Je l’ai dit, on soutient de nombreuses initiatives en faveur des femmes et de l’équité en investissement. Ça fait partie de nos valeurs et on sait qu’on a une capacité d’influencer les autres acteurs. Le Fonds est Limited Partners dans un grand nombre de fonds au Québec. Participer, c’est disposer d’une tribune pour partager nos expériences et nos résultats. Ça contribue au changement.
En même temps, on continue d’apprendre. Ça m’intéresse de comprendre ce qui se fait ailleurs, dans d’autres fonds. On a déjà beaucoup d’initiatives au Fonds de solidarité, mais je trouve important de continuer à pousser les limites.
La Communauté de pratique permet ça : voir les bonnes pratiques, confronter nos réalités, s’inspirer mutuellement.
Par exemple, j’ai découvert le référentiel 2X que je ne connaissais pas du tout avant. Je trouve que c’est un bon outil : pas comme critère rigide, mais comme un cadre de réflexion. Ça permet de se situer, de voir où on peut s’améliorer.

Je suis aussi curieuse de voir ce que font les fonds privés, plus petits, qui n’ont pas forcément les mêmes ressources que nous. En tant que grands investisseurs, on leur demande de plus en plus de rendre des comptes, que ce soit nous, BDC ou autres. On leur demande des données : combien de femmes dans les postes de direction, politiques d’équité… Au-delà du reporting, quel impact ça a pour eux et pour les entreprises dans lesquels ils investissent ?
Ce que j’aime dans cette communauté, c’est la parole ouverte. On n’est pas dans la compétition, on partage nos pratiques, nos défis, nos doutes. Et ça, dans le monde de l’investissement, c’est rare.
Quels conseils donnerais-tu à une femme entrepreneure qui recherche du financement ?
Je dirais : sois préparée, claire et confiante. Connais ton sujet, ta mission et aussi tes besoins. Sois capable de dire ce que tu veux et ce que tu demandes.
Beaucoup de femmes doutent d’elles-mêmes. Elles ont le syndrome de l’imposteur, elles hésitent à se mettre en avant ou à demander. Je le vois dans les présentations de financement : certaines sont brillantes, mais manquent d’assurance.
Or, un investisseur veut sentir que la personne va livrer la marchandise, qu’elle croit à son projet.
Il faut oser. Quelqu’un qui n’ose pas, on se demande s’il aura la résilience nécessaire pour affronter le parcours d’entrepreneur. Souvent, les femmes tournent autour du pot, elles n’osent pas demander. Moi, je dis : « Vas-y, dis-le. Si tu as besoin de 500 000 $, dis-le clairement. »
Valoriser les exemples positifs, ça aide aussi à donner confiance. Au Fonds, on a plusieurs belles histoires de femmes qui ont fondé des entreprises, comme Clarissa Desjardins (Congruence Therapeutics) ou des fonds d’investissement comme Inès Holzbaur et Élisabeth Douville (AmorChem).
Ce sont des modèles inspirants. Et il en faut davantage. Parce que quand on voit des femmes réussir, ça donne envie aux autres d’essayer à leur tour.
