26 Oct Générer un volume de ventes avec peu de ressources
Au Québec, 3,1 millions de tonnes de résidus alimentaires sont rejetées chaque année. Parmi elles, plus de la moitié (61 %) sont des parties non comestibles, comme les os, les épluchures ou encore les coquilles d’œufs, autant de matière qui, bien que n’étant pas destinée à être mangée, est loin de n’avoir aucune valeur.
En effet, une partie importante de ce qui est considéré comme des déchets peut servir de matière première pour d’autres secteurs : alimentation animale, compostage, production d’énergie ou encore création de nouveaux produits et matériaux.
Les microbrasseries québécoises génèrent plusieurs dizaines de milliers de tonnes de drêches par an, un sous-produit encore riche en fibres et en protéines. À Montréal, on en estime la production à environ 3 400 tonnes par année. Le marc de café, lui, finit souvent à l’enfouissement, faute d’accès au compost pour plusieurs cafés et restaurants.
Le défi n’est donc pas de trouver de la matière, mais de lui offrir une seconde vie.
C’est précisément là que Encore! Biomatériaux entre en jeu.

Fondée en 2022 par Nicolas Jourdan-Gassin et Alexandre Savard, l’entreprise transforme des résidus agroalimentaires locaux comme la drêche de bière ou le marc de café, en biomatériaux 100 % biosourcés et compostables, pour fabriquer du mobilier, des luminaires, des trophées et autres pièces sur mesure.
Dans les dernières années, Encore! Biomatériaux a été accompagnée par Esplanade Québec à différentes étapes de son développement.
D’abord, dans le cadre du programme Collision pour poser les bases de l’entreprise et faire avancer le projet, puis, plus récemment, avec le programme Mouvement circulaire. L’accompagnement s’est alors concentré sur la mise en marché de leurs biomatériaux et sur le développement de leur activité circulaire à plus grande échelle.
Un parcours fulgurant qui amène aujourd’hui Alexandre à un point charnière de sa croissance : après avoir trouvé ses premier.e.s client.e.s et confirmé l’intérêt pour son offre, l’enjeu est maintenant de passer à l’étape suivante, développer les ventes à plus grande échelle tout en composant avec des ressources et une équipe limitées, et alors que son cofondateur vient de quitter l’aventure.
Un moment charnière : la vallée de la mort
En entrepreneuriat, la « vallée de la mort » désigne cette période où une jeune entreprise a obtenu une traction initiale (des premier.e.s client.e.s), mais dont le modèle n’est pas encore suffisamment robuste pour être rentable.
C’est la phase où la majorité des jeunes entreprises échouent, et c’est là, au moment même où il faudrait accélérer, qu’Alexandre se retrouve seul.
Dans ce contexte délicat, Alexandre, bachelier en ingénierie mécanique de formation, hérite alors d’un pan de l’entreprise qu’il maîtrise peu : les ventes et le développement des affaires, jusque-là gérés par son acolyte.
« Je n’ai jamais envisagé d'arrêter. Je me disais seulement qu’il fallait que je trouve, aussi vite que possible, une personne de confiance avec les mêmes compétences que Nicolas. Mais ça n'a pas été concluant », explique-t-il.
Alexandre commence par resserrer le développement de ses produits autour d’applications dont il sait qu’elles peuvent se vendre.
Parmi elles, les médailles s’imposent rapidement comme le moteur commercial de l’entreprise. Pourquoi ? Parce qu’elles répondent à un besoin concret et génèrent des commandes récurrentes : une course, un tournoi ou un événement reviennent souvent d’une année à l’autre, et les commandes de médailles avec.
Pour une jeune entreprise qui travaille à générer ses propres revenus, cette prévisibilité s’avère particulièrement précieuse.
Or, pour une entreprise qui valorise des matières résiduelles, le véritable défi de taille se pose ailleurs: écouler ce qu’elle produit tout en bâtissant un modèle d’affaires viable.
« On dit souvent qu’on doit avoir deux modèles d’affaires quand on se lance en économie circulaire : le premier pour récupérer, transformer et revaloriser les matières résiduelles, le second pour les vendre ! » ironise Alexandre.
En effet, si les matières à valoriser sont nombreuses, leur réintégration dans l’économie reste encore marginale.
« En économie circulaire, un de nos principaux besoins, c'est de trouver des débouchés pour nos produits. Tout le monde veut nous donner de la matière, mais on en fait quoi ? » souligne-t-il.

Côté financement, le contexte est donc serré. Depuis 2025, Encore! Biomatériaux ne reçoit plus de subventions et doit donc financer ses activités entièrement grâce aux revenus générés par ses client.e.s.
Pour traverser cette période, l’entreprise utilise notamment sa marge de crédit et Alexandre ne compte pas ses heures pour maintenir le cap, faire avancer les ventes et assurer les opérations.
« À la fin de la journée, je ne peux pas puncher out et arrêter de penser au travail » reconnaît-t-il.
Dans cette phase où chaque décision compte, pas de flafla non plus dans la façon de travailler.
Avec son équipe comme avec ses fournisseurs, il mise sur une communication transparente : s’entourer de personnes portées par la mission, présentes sur le site et prêtes à mettre la main à la pâte, être clair sur la situation de l’entreprise, les contraintes rencontrées et avancer ensemble avec les moyens du bord.
Une approche pragmatique pour servir un objectif simple : continuer à avancer jusqu’à ce que les revenus permettent de respirer un peu.
Outre le stress financier, Alexandre reconnaît que l’absence d’un.e cofondateur.rice avec qui partager la charge et réfléchir à voix haute, est une des difficultés les plus prégnantes. C’est alors avec beaucoup de reconnaissance qu’il a pu voir ce vide comblé par le coaching et l’accompagnement reçu dans le cadre du programme Mouvement circulaire.
Mouvement circulaire : ne plus naviguer seul
Pour Alexandre, le programme n’a pas seulement été l’occasion de bénéficier d’outils ou de conseils : il lui a surtout permis de retrouver, dans cette période où il se retrouvait seul aux commandes, des personnes avec qui réfléchir, prendre du recul et challenger ses décisions.
D’abord, grâce à l’accompagnement de Joas A. Trépanier, gestionnaire de programmes senior chez Esplanade Québec. Par ses retours et ses commentaires, Joas a notamment aidé Alexandre à approcher de grandes entreprises susceptibles de passer des commandes plus importantes, à préparer ces démarches et à mener les discussions de négociation avec cette clientèle potentielle.
Alexandre a également été jumelé à François Bujold, coach d’affaires auprès de startups et de projets d’impact social et environnemental, dont les spécialités incluent notamment la stratégie de commercialisation et l’optimisation des structures de ventes. Avec lui, il bâtit un système de gestion de la relation client (CRM) et un entonnoir de ventes structuré, et développe une rigueur nouvelle en prévisions financières et en comptabilité.
« Quand j'ai commencé à accompagner Alexandre, il se retrouvait loin de son terrain naturel : il a un profil d’ingénieur, pas de vendeur. Mais il croyait profondément à ce qu'Encore! pouvait apporter, autant pour l'environnement que pour les organisateurs de courses qui veulent refléter les valeurs de leurs participants », raconte François Bujold.
« Il n'a jamais reculé devant l'inconnu : dès les premières heures de coaching, il avait bâti son entonnoir de ventes et son CRM, et décrochait rapidement ses commandes. C'est la preuve qu'on n'a pas besoin d'être né vendeur pour bien vendre : il faut croire en son produit et s'y prendre avec méthode », ajoute-t-il.
Grâce au réseau d’Esplanade Québec, cet accompagnement est aussi venu soutenir l’un des défis les plus concrets d’Encore! Biomatériaux : trouver des débouchés pour les matières disponibles, tout en tenant compte de sa capacité de production encore limitée.
Car en économie circulaire, avoir accès à une grande quantité de matière ne signifie pas nécessairement pouvoir la transformer immédiatement, et surtout la vendre. Encore faut-il avoir les ressources et les volumes de commandes nécessaires pour l’absorber. Tout est dans cet équilibre ténu entre l’approvisionnement et les ventes.
Et maintenant ?
Depuis l’an dernier, Encore! Biomatériaux a vendu près de 30 000 médailles, une validation commerciale concrète pour une entreprise qui s’autofinance entièrement, sans le filet d’une subvention.
Plus récemment, l’équipe s’est agrandie avec l’arrivée de quatre nouvelles personnes venues aider Alexandre dans la commercialisation de ses produits à plus grande échelle, au Québec, au Canada et aux États-Unis. Quelques contrats de pièces sur mesure sont déjà en cours, un premier pas vers la diversification de l’offre qu’Alexandre souhaite approfondir.
Les prochaines étapes : réduire les coûts et sécuriser des ententes plus importantes pour améliorer les marges. D’ici deux ans, Alexandre ambitionne de valoriser l’ensemble des matières résiduelles de drêche de bière et de marc de café de la grande région de Québec.
De cette traversée, Alexandre retient une meilleure résistance au stress et l’humilité nécessaire pour déléguer et aller chercher de l’aide auprès de personnes plus compétentes que soi quand nécessaire.
Et malgré cette traversée de la vallée de la mort, malgré la solitude des premiers mois suivant le départ de son cofondateur, Alexandre tient à conclure :
« J’ai beaucoup de plaisir à faire ce que je fais malgré tout. »
Le parcours d’Alexandre résonne avec le vôtre ? Mouvement circulaire s’adresse aux organisations québécoises en phase de commercialisation ou de croissance qui souhaitent intégrer, renforcer ou déployer une démarche circulaire. Vous trouverez tous les détails du programme et le formulaire de candidature en ligne sur notre page programme dédiée.
Vous pouvez également contacter Andréa Berroyer, gestionnaire du programme Mouvement circulaire, à [email protected].
