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Biozyme Technologies développe un procédé de bio-recyclage enzymatique du plastique qui permet une régénération complète de plastique, pour une matière de qualité équivalente au vierge.

Défis d’entrepreneur.e.s #10 – Vivre un échec qui n’est pas le sien

Une technologie éprouvée. Une équipe complémentaire. Un besoin criant : recycler le plastique. Sur papier, tout semblait réuni pour que Biozyme Technologies perce au Québec. Mais dans les faits, face à un écosystème qui n’était tout simplement pas prêt, les choses ont pris une tout autre tournure.

Frédéric Gaurier, cofondateur de l’entreprise, aurait pu en faire un drame personnel. Il a choisi de ne pas le contourner, mais de l’analyser avec un discernement désarmant.

À l’origine du projet

Chaque année, 460 millions de tonnes de plastique, ou PET (polyéthylène téréphtalate), sont produites dans le monde, un volume qui a doublé en moins de 20 ans. Au Canada, on en produit ou en importe plus de 7 millions de tonnes annuellement, et moins de 10 % sont recyclées. Au Québec, à peine 47 % des matières recyclables collectées se rendent effectivement jusqu’aux recycleurs.

Une bonne partie du problème tient à l’origine du plastique : 99 % du plastique vierge est d’origine fossile, ce qui le rend bon marché à fabriquer, un avantage économique qui laisse peu de place au plastique recyclé, plus coûteux. Résultat : une fois jeté, le plastique est rarement récupéré et finit le plus souvent à l’enfouissement, incinéré, ou dans l’environnement.

Le recyclage traditionnel du PET a également ses propres limites : perte de qualité après quelques cycles, génération de microplastiques persistants.

Le constat est sans appel : une véritable circularité des plastiques est indispensable, et c’est précisément face à cette nécessité que Biozyme Technologies prend forme.

Sa solution : un procédé de bio-recyclage enzymatique du PET, une hydrolyse en milieu aqueux, sans solvants nocifs, qui décompose le plastique en ses deux monomères d’origine (PTA et MEG), qui ont l’avantage de s’intégrer directement aux infrastructures industrielles existantes et permettent une régénération complète de plastique, pour une matière de qualité équivalente au vierge.

Un procédé qui traite 100 % des typologies de déchets PET et polyester, même mélangés, avec un taux de récupération de 70 à 90 %.

Une usine pilote opérationnelle en France depuis quelques années confirme la pertinence écologique de la solution : à l’échelle, une usine équivalente à celle envisagée au Québec traiterait 50 000 tonnes de matières par année, évitant environ 450 000 tonnes de GES, et une valeur carbone potentielle allant jusqu’à 100 M$ annuellement. Son démarrage est prévu d’ici 2028.

Sur le papier donc, Biozyme Technologies porte une solution éprouvée et prometteuse. Mais dans la réalité, rien n’est gagné…

Le défi : un écosystème qui n’est pas prêt

En écoutant Frédéric Gaurier décrire le parcours de Biozyme Technologies, ce qui frappe d’emblée, c’est l’absence de défaillance interne unique et identifiable. Il n’y a pas d’erreur stratégique majeure, ni de produit inadapté au marché : c’est plutôt une accumulation de contraintes externes, difficiles à contourner et qui se sont renforcées mutuellement.

  • D’abord, un verrou de propriété intellectuelle : la technologie d’origine est détenue en France par Carbios, et malgré l’obtention par Biozyme d’une lettre d’exclusivité pour le Canada, ce cadre juridique, pensé pour protéger l’innovation, complique paradoxalement son déploiement outre-Atlantique. Biozyme doit repasser par toutes les étapes de preuve de concept et de projet pilote, là où un investisseur étranger voulant exporter au Québec n’y serait pas contraint.
  • Ensuite, des grilles d’investissement qui ne laissent à peu près aucune place à la valeur environnementale d’un projet : les coûts évités (pollution, GES, impacts sur la santé), ce qu’on appelle des externalités, ne sont simplement pas comptabilisés dans les modèles financiers classiques, ce qui rend le plastique recyclé de Biozyme structurellement moins compétitif sur papier que le plastique vierge, même si son bilan réel est nettement plus favorable.
« Lorsque nous pitchions, jamais la valorisation des bénéfices environnementaux n'a été intégrée dans les décisions », se souvient Frédéric.
  • Enfin, même en supposant résolus les deux premiers obstacles, un troisième enjeu demeure : la logistique. Au Québec, pour les textiles et les applications hors emballages, les flux de matières résiduelles sont gérés de manière fragmentée, sans réseau de collecte optimisé à grande échelle, et les matières arrivent souvent contaminées ou mélangées, ce qui limite leur valorisation.
« Ce qu'il nous faudrait, c'est une sorte de Postes Canada inversé, un réseau capable de collecter des matières disséminées aux quatre coins du territoire pour les acheminer vers un point central de traitement », explique Frédéric.

Autant de contraintes qui, combinées, se renforcent : le verrou de propriété intellectuelle et l’absence de logistique de collecte fragilisent d’emblée le projet aux yeux des investisseurs, dont les grilles d’évaluation ont eu raison, sur le terrain, d’environ 100 pitchs menés en deux ans par Frédéric, son associé Hugues Henault et leur chef de projet Hugo Caillet.

La solution : accepter d’être une graine que d’autres feront pousser

Face à l’accumulation d’obstacles, une conviction s’est peu à peu imposée : certains projets n’échouent pas parce qu’ils sont mal conçus, mais parce qu’ils arrivent avant que le terrain ne soit prêt à les accueillir. Et ce qui distingue le récit de Frédéric Gaurier, c’est justement la manière dont il habite cette réalité.

À 57 ans, fort d’une dizaine de projets entrepreneuriaux, dont 8 n’ont pas pu aboutir, il aborde l’adversité en analyste plutôt qu’en victime. Chaque refus, chaque blocage est disséqué, jamais dramatisé, pour en tirer un enseignement.

« On est dans la jungle, on a la machette. Notre rôle est d'ouvrir la voie. »

Une métaphore qui dit à la fois l’effort, l’absence de chemin balisé et l’acceptation sereine que d’autres viendront après. Car au fil des mois, l’équipe a acquis une certitude : les obstacles rencontrés ne relevaient pas de leurs propres lacunes, mais de l’écosystème lui-même.

« On est arrivés à un moment où le système est plus fort que l'individu, reconnaît-il sans amertume. Le problème, ce n'est pas le projet, c'est la maturité du système. »

Dans une telle situation, distinguer ce qui relève de soi et ce qui relève du contexte peut être une des compétences les plus précieuses qu’un.e entrepreneur.e puisse développer. Une lucidité qui n’a rien de la résignation, mais qui tient à un ancrage fondamental : l’ego mis de côté, la contribution au collectif placée au centre.

« On est des porteurs de flamme, maintenant prêts à passer le relais à d'autres. »
Conseil d’entrepreneur : équipe, résilience et humilité

Ce qui a permis à l’équipe de Biozyme Technologies de tenir le cap malgré les refus successifs, c’est d’abord une question d’équipe.

Frédéric, Hugues et leur jeune chef de projet de 30 ans leur cadet ont des tempéraments et des rapports au temps différents : alors que ces premiers apportent le recul de plusieurs décennies de projets entrepreneuriaux, le plus jeune distille quant à lui la fougue et l’énergie propres à son âge.

Une complémentarité qui a su se révéler déterminante pour traverser les hauts et les bas.

« Lorsque l'un de nous vivait une baisse de moral, l'autre prenait le relais, un peu comme lors d'une séance de gym en groupe, où l'effet d'entraînement permet de se motiver mutuellement. »

À cette complémentarité s’ajoute une résilience collective exemplaire : chacun se considère comme le maillon d’une chaîne. Une humilité qui, selon Frédéric, change tout dans la façon de vivre l’échec.

Se penser comme un maillon, c’est aussi accepter de s’inscrire dans un temps plus long que celui du projet lui-même : d’autres, ailleurs, ont ouvert la voie avant Biozyme, et d’autres, un jour, la reprendront.

Aujourd’hui : le projet vit ailleurs

Si le Québec n’était pas prêt, la solution, elle, continue d’avancer. L’usine à l’échelle en France prépare sa montée en puissance, et plusieurs déploiements sont en cours en Asie, jusqu’à des capacités de 100 000 tonnes de déchets annuels évités.

« Le projet n'est pas abandonné. Il vit ailleurs. Et quand quelqu'un voudrait se tenter à nouveau ici, on est prêts à aider », conclut Frédéric.

Il y a quelque chose de rare dans cette phrase. Pas de rancœur, pas de revendication, juste la tranquillité de quelqu’un qui a fait sa part et qui sait que la suite appartient à d’autres. 

Frédéric et ses associés ont investi des années, plusieurs centaines de milliers de dollars en cash et en nature, essuyé refus sur refus, et ils en parlent pourtant avec la sérénité de celleux qui ont compris que leur rôle n’était pas de franchir la ligne d’arrivée, mais de tracer le chemin.