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BocoBoco est une épicerie en ligne gourmande qui mise sur les circuits courts et un faible impact environnemental. Ses cofondateur.rice.s ont oser remettre en question leur forme juridique.

Défis d’entrepreneur.e.s #7 – Rester fidèle à ses valeurs malgré les obstacles

Le rêve de tout.e entrepreneur.e est de voir son projet se développer et devenir pérenne. Et parfois, grandir oblige à se poser des questions difficiles.
Et si la vraie maturité entrepreneuriale était d’avoir le courage de se réaligner, même quand le chemin ne mène pas là où on le pensait ?

Le parcours de Lauren Rochat et Guillaume Sirois Miron, cofondateur.rice.s de BocoBoco Inc., en est un exemple saisissant. En sept ans d’existence, leur épicerie en ligne zéro déchet a traversé plusieurs phases de transformation, sans jamais perdre de vue l’essentiel : rester viable, durable, et alignée avec ses valeurs.

À l’origine du projet

Fondée en 2018 à Montréal, BocoBoco est une épicerie en ligne gourmande qui mise sur les circuits courts et un faible impact environnemental. Grâce à son système de contenants consignés et son service de livraison écologique, elle facilite l’accès à des aliments et produits locaux de qualité, sans emballages à usage unique.

Pour ses cofondateur.rice.s, l’ambition est claire dès le départ : accompagner les consommateur.rice.s dans leur transition vers un mode de vie plus écoresponsable.

Et parce que « l’alimentation durable doit aussi rimer avec plaisir et gourmandise », BocoBoco accorde une importance particulière à la qualité et à la diversité de ses produits. Un système de commandes en ligne « juste à temps » permet quant à lui de limiter les pertes.

En 2019, le site Web est lancé et l’entreprise fait ses premières ventes. 2020, la pandémie propulse la livraison à domicile et avec elle, les commandes de l’entreprise. Puis, en 2023, le marché se retourne. L’engouement post-pandémie s’efface, le public semble tourner le dos au marché local jugé « trop cher ».

Pour Lauren et Guillaume, cette période creuse amène une question fondamentale :

«Est-ce qu’on est vraiment aligné.e.s avec ce qu’on veut faire ?»

La réponse était oui, profondément. Mais le chemin pour y arriver allait être plus sinueux qu’ils ne l’imaginaient.

Au fil de leur réflexion, un autre pilier de leur vision se dessine : l’insertion sociale. Un sujet qui touche personnellement Lauren, dont la sœur est en situation de handicap, et Guillaume, dont le passé dans l’enseignement a forgé une sensibilité profonde pour ces enjeux.

«À terme, explique Lauren, notre rêve était de créer un pôle d'insertion avec un lien plus profond avec les écoles.»

Leur objectif : bâtir un projet réellement structurant pour leur communauté.

Mais en tant qu’entreprise incorporée, Lauren et Guillaume réalisent que poursuivre dans cette voie nécessiterait de revoir certaines de leurs valeurs initiales. Une idée qui les rebute.

«C'est là qu'on s'est posé la question : est-ce que ça fait encore du sens d'être une INC ?»
Le défi : trouver la bonne forme au service du fond

Le statut d’organisme à but non lucratif (OBNL) semble être une voie à explorer pour un projet plus communautaire, capable d’intégrer différentes dimensions de l’économie sociale (production locale, insertion professionnelle et accessibilité économique, notamment via des modèles de vente en vrac à des groupes organisés comme des coopératives ou des collectifs assurant eux-mêmes leur distribution), et de tisser des liens plus étroits avec les écoles et les acteurs du quartier.

En 2023, Lauren et Guillaume suivent le parcours Émer’gens du Conseil d’économie sociale de l’île de Montréal (CESIM) pour établir les bases d’une bonne gouvernance.

L’organisme se dote alors d’un CA tout aussi solide que bienveillant, composé de membres conscient.e.s des enjeux auxquels peuvent faire face les deux entrepreneur.e.s et présent.e.s pour les épauler.

«Nous avons été chanceux.ses et nous sommes extrêmement reconnaissant.e.s de leur implication. Ils nous ont apporté des conseils stratégiques, mais aussi et surtout, beaucoup de compréhension, de bons mots et de soutien. Ça a été extrêmement précieux.», souligne Lauren.

Janvier 2024, l’OBNL REVE-C (Association pour la résilience en ville et l’économie circulaire) est officiellement enregistré, avec cinq administrateur.trice.s externes.

Accompagné par la Coopérative de développement régional du Québec (CDRQ) pour la conformité légale, par Repreneuriat Québec et le Fonds aide technique du RISQ, l’OBNL procède à une évaluation rigoureuse des actifs de la Inc. en vue d’un transfert : expertise comptable et juridique, validation par le CA, recherche de financement. Rien n’est laissé au hasard.

Mais la réalité du terrain vient tempérer les ambitions.

L’écosystème de financement de l’économie sociale a ses propres règles, et ses angles morts.

  • Les subventions publiques obtenues (entre 20 000 $ et 50 000 $) sont ponctuelles et insuffisantes pour assurer une vision à long terme ou financer une ressource à temps plein.
  • En 2025, les grandes fondations philanthropiques ont pour la plupart resserré leurs programmes de financement et recentré leurs appels à projets, privilégiant des partenariats et initiatives déjà existants, ou des organismes de bienfaisance avec lesquels elles entretiennent des liens étroits.
  • La même année, le financement pour l’insertion et l’employabilité s’est également resserré, laissant très peu de place pour de nouveaux acteurs et projets.
  • Et du côté des institutions financières, sans garanties personnelles (possibles en Inc., impossibles en OBNL) et avec des actifs composés d’équipements plutôt que d’immobilier, le profil de risque de BocoBoco ne passe pas auprès des prêteurs. Le taux proposé, autour de 12,5% hors programme bonifié, s’avère insoutenable.
«On peut faire les bons choix, avec les bonnes personnes, mais si les outils financiers ne suivent pas, on finit par s'épuiser contre un système qui a lui-même la corde au cou.» déplore Lauren.

Après plusieurs mois de démarches et deux refus de financement structuré, le constat s’impose : l’OBNL démarre en sous-financement chronique, sans perspective de stabilité à long terme.

La solution : la résilience comme moteur, l’alliance comme stratégie

Plutôt que de s’acharner contre des portes verrouillées ou pour des financements fragmentés qui ne leur permettent pas de se projeter, Lauren et Guillaume choisissent d’arrêter de pousser dans cette voie et d’en chercher une nouvelle.

Printemps 2026. Après plusieurs mois de rencontres et de réflexion, Lauren et Guillaume trouvent en Andréanne Laurin, cofondatrice des épiceries LOCO, une alliée qui partage leur vision et leur engagement.

La portion épicerie de BocoBoco rejoint alors LOCO. Une décision stratégique de mutualisation choisie, construite sur des valeurs communes.

«On a trouvé en Andréanne quelqu'un qui partage exactement notre vision : l'amour des bons produits, le soutien aux fournisseurs locaux et la volonté de continuer notre engagement social.», explique Lauren.

Ce que cette alliance permet :

  • La continuité du service BocoBoco : les mêmes produits, la même qualité, enrichis de nouvelles références.
  • Des partenariats sociaux au cœur du projet : l’organisme Arrimage pour l’équipe, l’école Pierre-Dupuy pour l’accueil de stagiaires des classes TSA.
  • Une transition en douceur : Lauren et Guillaume restent présent.e.s en coulisses, tandis qu’un nouveau membre de l’équipe LOCO prend le relais des livraisons.
  • Des points de cueillette élargis : quatre épiceries LOCO (deux à Villeray, une sur le Plateau, une à Verdun) et plusieurs points partenaires à Montréal.
Conseil d’entrepreneure : s’accorder des moments de répit

Être entrepreneur.e, c’est un défi en soi, profondément humain, mais qui peut prendre beaucoup de place au quotidien. Si on veut garder la flamme, on doit éviter de se brûler, et pour y arriver, il est important de prendre le temps de souffler et de se permettre de décrocher.

«Quand on crée un projet d’impact, ça vient des tripes. C’est ancré en nous. Et c'est justement pour ça que ça demande du recul. On ne peut pas être constamment dans l’action. Il faut parfois prendre de la distance pour ne pas se laisser engloutir par le projet.»

En effet, la gouvernance prend énormément de temps. C’est une responsabilité qui tend souvent à déborder jusque dans les jours de congé. Il est donc essentiel de s’accorder du temps pour soi. De son côté, c’est à travers le sport que Lauren réussit à «évacuer».

«Le sport, le temps à soi, l’espace mental : c’est facile à mettre de côté, mais c’est vital. Quand je dis que je vais au sport, j’y vais. C’est moins facile de s’y déroger que la lecture ! Avec un podcast ou notre playlist préférée, ça fait vraiment du bien d’aller courir, de sortir, de bouger, en dehors de l'entreprise, en dehors de l’appartement, loin d’un ordinateur.»

Un conseil valable à toutes les phases de l’entrepreneuriat, y compris, et peut-être surtout, dans les moments où le projet nous échappe un peu. « On pourrait (et on devrait) s’imposer cette discipline dès le départ », conclut Lauren.

Questionner son modèle juridique, explorer sérieusement une piste, reconnaître ses limites, trouver une nouvelle voie… À chaque étape, Lauren et Guillaume ont fait des choix actifs, jamais par défaut, et toujours en cohérence avec leur mission fondamentale : rendre l’alimentation locale durable et gourmande accessible au plus grand nombre.

Leur résilience n’est pas un échec. Au contraire, elle est une force motrice, réflexive et stratégique.

Dans tout cela, leur démarche est un bel exemple de lucidité et de cohérence, ainsi que d’une maturité entrepreneuriale remarquable.

L’entrepreneuriat, c’est l’art du pivot : développer un projet implique parfois d’en repenser fondamentalement la forme. Mais dans tous les cas, c’est avancer. Et si une chose est sûre, c’est qu’avec Loco, la suite s’annonce alignée.