14 Jan Défis d’entrepreneur.e.s #4 – Développer une solution innovante à un problème invisibilisé
Développer une innovation pour les femmes lorsqu’on est soi-même une femme entrepreneure pourrait sembler un avantage. Pourtant, ce chemin est loin d’être simple. Encore aujourd’hui, les projets en santé des femmes et portés par des femmes sont encore ceux qui avancent le plus difficilement.
À l’origine du projet
Près de 80 % des femmes souffrent de symptômes liés à la périménopause, or la plupart n’ont pas accès à des solutions viables, et les traitements existants entraînent souvent des effets secondaires nuisant à la qualité de vie.
C’est dans ce contexte exigeant que Lamia Guellif a choisi de créer SaHera, une solution naturelle inspirée de l’acupuncture auriculaire et appuyée par la recherche scientifique. Le dispositif agit sur des axes essentiels comme le sommeil, le stress, la cognition et les douleurs, afin d’améliorer la qualité de vie des femmes tout au long de la périménopause, un passage de vie encore mal compris.
Mais pour la fondatrice, faire émerger une innovation sur un sujet encore largement invisibilisé, la périménopause, dans un secteur sous-financé et encore peu favorable aux femmes entrepreneures, s’est alors apparenté à un véritable parcours du combattant.
« Le projet tenait la route et la solution répondait à un vrai besoin. Ce qui coinçait, c’était le contexte : être une femme portant un sujet de femmes, dans un environnement qui ne savait pas encore comment accueillir ce genre d’innovation. », explique Lamia Guellif.
Le défi : naviguer entre tabou, sous-financement et biais systémiques
Au cœur du parcours de Lamia se trouvent trois obstacles qui, combinés, rendent l’avancement d’un projet comme SaHera particulièrement complexe.
D’abord, il lui a fallu faire émerger une innovation sur un sujet encore largement invisibilisé : la périménopause.
Malgré le fait qu’elle touche la moitié de la population, cette transition inévitable dans la vie des femmes demeure peu discutée, mal comprise et souvent associée à un certain inconfort dans les milieux d’affaires comme dans la société. Lamia l’a constaté à de nombreuses reprises : le simple fait de nommer la périménopause peut susciter hésitation, malaise ou minimisation, freinant la recherche de solutions adaptées permettant aux femmes de mieux vivre cette période.
Lors de certains concours, SaHera a même été écartée au profit de projets jugés plus prioritaires :
« On m’a expliqué qu’un autre projet portait une cause plus noble. Pourtant, la périménopause concerne la moitié de l’humanité ! », souligne-t-elle.
À ce premier obstacle s’ajoute un deuxième : la santé des femmes demeure un secteur largement sous-financé.
Les innovations qui y sont liées doivent redoubler d’efforts pour convaincre un écosystème qui continue de considérer ces enjeux comme secondaires. Les investisseurs sont encore réticents à financer ce domaine, les programmes dédiés sont plus rares, et l’accès aux ressources est plus difficile. Même avec un prototype fonctionnel, une propriété intellectuelle déposée et des données solides, Lamia a dû affronter un scepticisme persistant.
Le troisième obstacle tient au fait d’évoluer dans un écosystème entrepreneurial encore peu favorable aux femmes fondatrices surtout lorsqu’elles portent des projets destinés aux femmes.
Malgré plus de 19 années d’expérience en santé et en entrepreneuriat, renforcées par son expertise de médecin, son MBA exécutif et son parcours de serial entrepreneure, Lamia constate que sa légitimité est plus souvent questionnée que celle de ses homologues masculins travaillant sur des sujets perçus comme plus “universels”. Les biais systémiques, encore très présents dans l’écosystème, entravent sa crédibilité en tant qu’entrepreneure et sa capacité à obtenir du financement.
Selon une étude menée par Pink Salt Ventures en 2023, 97% des femmes entrepreneures sont touchées par des biais de genre dans l’accès au financement.
Enfin, à ces obstacles structurels s’ajoutent d’autres éléments, plus personnels : en tant qu’immigrée, Lamia a dû recommencer à zéro, bâtir un réseau dans un nouveau pays et assurer seule le financement et le développement de son projet.
« Certains jours, j’appelais mon père en pleurant. Mais je savais pourquoi je le faisais. Les femmes ont trop peu de solutions. », confie Lamia.
La solution : résilience et actions concrètes
Pour surmonter ces obstacles, Lamia a donc dû bâtir une stratégie multidimensionnelle.
La première étape a été personnelle. Après avoir vécu un burnout, Lamia a décidé d’adopter un état d’esprit fondé sur l’acceptation et la résilience. L’ancrage, la méditation et le recul sont devenus pour elle des outils essentiels pour avancer malgré les refus et le scepticisme.
«J’ai compris qu’on ne peut pas changer ce qui nous échappe. Alors je me concentre sur ce que je peux faire : avancer, respirer, accepter.», précise-t-elle avec beaucoup de lucidité.
Parallèlement, elle travaille à rendre SaHera tangible pour les femmes elles-mêmes. Pour prouver que la solution fonctionne, elle crée des espaces d’expérimentation intimes : des cercles de parole ou encore des tests menés par des ambassadrices, bâtissant une communauté active de 500 femmes. Des expériences qui permettent aux utilisatrices de ressentir concrètement les effets du dispositif et de valider sa pertinence.
En même temps, Lamia s’attèle à faire connaître la périménopause au grand public, encore trop peu informé. Pour cela, elle s’appuie sur des porte-voix et des ambassadrices influentes qui acceptent de parler ouvertement de ce passage de vie souvent invisibilisé. Panels, entrevues, collaborations associatives et interventions médiatiques contribuent à briser le tabou et à sensibiliser un public beaucoup plus large à ces enjeux.
Pour renforcer la crédibilité scientifique de son projet, Lamia s’entoure d’expertises complémentaires. Elle fait notamment appel à Mariem Abid, PhD, qui a rejoint SaHera comme CTO pour développer l’analyse intelligente des données physiologiques et des symptômes enregistrés par les utilisatrices, afin de prédire, détecter et guider en temps réel les interventions du dispositif d’auriculothérapie de SaHera.
Elle participe également à des programmes spécialisés comme WIPO & CIPO, Montréal InVivo ou encore Momentum PI, qui l’aident à consolider la propriété intellectuelle et la validation clinique de sa solution.
Face au manque de leviers locaux pour les projets en FemTech*, elle a élargi son écosystème grâce à des programmes pancanadiens et internationaux comme Spring Activator (Colombie-Britannique), Global Startups (Toronto), Canlabs (Ottawa), Mouvement 51 (Calgary) ou encore Pathway to Silicon Valley (San Francisco), qui lui donnent accès à de nouvelles opportunités.
Lamia complète par ailleurs ces ressources grâce à une subvention du Ministère de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, à l’autofinancement et à l’appui de proches, auxquels s’ajoute une campagne de sociofinancement prévue en février 2026 via La Ruche.
Enfin, son passage par le programme Perspectives de l’Esplanade Québec a été déterminant : il lui a donné les outils pour affiner sa vision d’impact, renforcer son discours… et lui a permis de comprendre les biais auxquels les entrepreneures femmes font face, dans le but d’être mieux outillées pour réussir leur levée de fonds.
Conseils d’entrepreneure : fixez-vous des objectifs ambitieux et ajustez en chemin
De son parcours, Lamia retient une conviction profonde qu’elle nous explique avec ces quelques mots :
« Rêver, ça nous appartient. Ne laissez jamais personne amoindrir votre rêve. »
Elle invite les entrepreneur.e.s à trouver l’équilibre entre ambition et réalisme, à cultiver la curiosité et à rester en apprentissage constant :
« Même après 19 ans d’entrepreneuriat, j’ai énormément évolué ces dernières années. Restez ouvert.e.s. », souligne Lamia.
Elle conclut avec passion :
« Si vous êtes convaincu.e que votre solution peut changer la vie des gens, soyez fidèle à vos valeurs. Continuez. Vous n’imaginez pas l’impact que vous pouvez avoir. »
Aujourd’hui
SaHera entre dans une nouvelle phase de développement : lancement de la première production, partenariat international avec Lapropharm plus et préparation de sa première campagne de sociofinancement.
Un lancement structurant qui marque le début d’un déploiement plus large, avec un objectif clair : offrir enfin aux femmes des solutions à la hauteur de leurs besoins et rendre la périménopause visible, comprise et mieux accompagnée.



